BURCKHARDT (J.)


BURCKHARDT (J.)
BURCKHARDT (J.)

Historien suisse d’expression allemande, ouvert aux différentes cultures européennes, Jacob Burckhardt est connu par son ouvrage, Le Cicerone , à la fois guide et histoire de l’art, qui reste un des modèles du genre, et surtout par La Civilisation de la Renaissance en Italie , lumineuse synthèse qui a fourni le tableau de la Renaissance auquel aujourd’hui encore historiens et non-historiens se réfèrent.

De la théologie à l’histoire

Appartenant à une vieille famille de Bâle, Burckhardt est le fils d’un pasteur qui deviendra le chef de l’Église protestante bâloise et dont le calvinisme est adouci par un rationalisme érasmien. La ville de Bâle avait su préserver sa structure corporatiste datant du Moyen Âge et constituait en Suisse une sorte de bastion conservateur. À partir de 1830, elle dut affronter les revendications des paysans du canton. Après des luttes violentes, pour conserver intactes ses institutions et ses valeurs, elle préféra se couper de son canton. Très tôt, Burckhardt prit ainsi conscience des liens qui unissent l’individu et sa cité. Après avoir commencé des études de théologie, il les abandonne en 1839 pour étudier l’histoire. Il se rend alors à Berlin (1839-1843). Là, il se lie d’amitié avec l’historien de l’art Kugler, et, tout en fréquentant les milieux libéraux, il subit l’influence de l’historien Ranke qui met l’histoire politique au service de l’absolutisme et du nationalisme prussiens. Les premiers travaux de Burckhardt, influencés par Ranke, sont consacrés au Moyen Âge germanique. Dans une étude sur Charles Martel datant de 1839-1840, il s’intéresse à une étape importante de la formation de l’Europe. L’ouvrage écrit en 1842 et publié l’année suivante, Jacob von Hochstaden, archevêque de Cologne , l’amène à s’occuper de la Renaissance septentrionale gothique. Son goût pour cette période et les conseils de Kugler sont à l’origine du livre Les Œuvres d’art des villes belges , sorte de Cicerone de l’art nordique, composé en 1842 et publié en 1843.

La «Kulturgeschichte»

Après cette période allemande, Burckhardt revient à Bâle. Il y enseigne l’histoire et participe aux luttes politiques de la ville en soutenant comme journaliste les positions de la droite modérée. Découragé par la politique, il se rend en Italie en 1846. Il collabore avec Kugler lorsque celui-ci réédite en 1847 son Manuel d’histoire de la peinture et son Manuel d’histoire de l’art . Ensemble, ils essaient de mettre en rapport l’histoire de l’art et l’histoire de la culture. Combattant le principe romantique de la supériorité du gothique, Burckhardt insiste sur l’épanouissement des arts à la fin du XVe siècle en Italie. À partir de 1848, il cherche à concilier l’histoire politique et l’histoire de l’art en une histoire de la culture (Kulturgeschichte ). Ainsi, dans L’Époque de Constantin le Grand , publiée en 1853, il s’intéresse au passage du monde antique au monde chrétien en insistant sur l’idée de continuité. Les figures de Dioclétien et de Constantin se détachent sur un tableau de la civilisation païenne à son déclin, avec son pullulement inquiet de religions. Burckhardt montre comment le christianisme a réussi à sauver l’héritage classique. Comme Charles Martel, Constantin est un de ces individus appelés à jouer un rôle de portée universelle. Son ambition et son goût du pouvoir sont les instruments d’une nécessité historique. Par la suite, Burckhardt abandonnera cette vision de l’histoire qui le rapproche de Hegel.

Le Cicerone , publié en 1855, est le fruit d’une étude attentive des monuments et des musées des principales villes italiennes, effectuée pendant l’hiver 1854-1855. À la fois guide et histoire de l’art italien de l’Antiquité au XVIIIe siècle, il est divisé en trois parties: une première consacrée à l’architecture et à la décoration; une seconde à la sculpture; une troisième à la peinture. Les parties se subdivisent selon les grandes périodes et, dans chaque chapitre, Burckhardt met l’accent, par ce classement même, soit sur les régions, soit sur les personnalités des artistes, soit sur les thèmes ou les genres. L’ensemble constitue un mélange savant de topographie et d’histoire. À propos de l’architecture, Burckhardt se sert du concept de Renaissance. Il distingue une première Renaissance (qui va de 1420 à 1500) de l’âge d’or de la Renaissance qui se termine vers 1540. Son idéal reste le classicisme dont la peinture de Raphaël constitue l’épanouissement. Michel-Ange lui inspire une certaine défiance, car il s’éloigne des normes classiques. Quant au baroque, il parle la même langue que la Renaissance, mais «c’est un dialecte dégénéré».

Après quelques années d’enseignement à Zurich (1855-1858), Burckhardt revient à Bâle enseigner l’histoire et l’histoire de l’art en utilisant, un des premiers, des documents photographiques.

La Civilisation de la Renaissance en Italie , publiée en 1860, constitue la meilleure illustration de ce qu’il entendait par histoire de la culture. Il ne s’agit pas d’une narration chronologique, mais du tableau d’une civilisation située dans l’espace et le temps, considérée comme une unité dont les différents aspects sont soulignés et articulés. Sans utiliser une documentation considérable, Burckhardt a été attentif aux faits et aux événements capables de révéler la mentalité d’un peuple (Volkgeist ). Il interprète la Renaissance comme une époque qui contraste fortement avec le Moyen Âge. Dans la première partie, intitulée «L’État comme œuvre d’art», il décrit les tyrannies, forme nouvelle d’État qui repose sur des rapports de force. Ces États modernes, œuvres d’individus sans scrupules, sont caractérisés par leur absolutisme et leur fragilité. Une telle organisation politique développe au maximum l’individualisme chez l’homme de la Renaissance. Aspirant à se distinguer des autres, ce dernier développe sa personnalité. Avide de gloire et de grandeur, il rabaisse ses concurrents par l’esprit et la raillerie. Le retour à l’Antiquité favorise cet individualisme, mais ce facteur est bien moins important que celui du génie italien, vrai moteur de la Renaissance. Burckhardt montre ensuite comment les éléments qu’il a dégagés ont agi sur la vie culturelle, sociale et morale. Guidés par l’Antiquité, les hommes de la Renaissance, cessant de regarder en eux-mêmes, se tournent vers le monde extérieur qu’ils explorent, et découvrent l’homme dans son individualité. Loin d’en être la cause, la société italienne est, pour Burckhardt, le résultat de cette nouvelle vision du monde. Une classe cultivée, mi-noble, mi-bourgeoise, impose ses valeurs aux classes inférieures. Avec précaution, l’historien essaie d’apprécier la moralité de l’époque. L’individu se donne sa propre loi et sa propre morale. Quant à la religion, elle ne rencontre chez les hommes, modernes, de la Renaissance qu’indifférence ou hostilité.

Les défauts de cette synthèse paradoxalement immobile d’une époque active et créatrice sont connus. Elle ne fait pas entrer en ligne de compte les réalités économiques, néglige trop les classes populaires, et sous-estime le facteur religieux. Burckhardt, se fiant trop à la tradition littéraire, n’a pas su, non plus, faire une distinction entre le mythe de la Renaissance et sa réalité. Cependant, ce tableau de la Renaissance qui eut une influence considérable reste valable dans ses grandes lignes; comme le dit Garin, il est fidèle à l’image que cette époque voulait donner d’elle-même.

Burckhardt désirait compléter sa synthèse sur la Renaissance par une histoire de l’art de cette période, mais il n’étudia que l’histoire de l’architecture, publiée en 1867.

La civilisation grecque aussi était chère à son cœur. Ses notes de cours, publiées en 1898 sous le titre d’Histoire de la civilisation grecque , présentent une Grèce vue à travers le pessimisme allemand, qui influença son collègue Nietzsche. L’individualisme forcené qui mène la Grèce à la catastrophe est à l’origine, selon Burckhardt, des plus hautes manifestations de la culture hellénique.

Dans les Considérations sur l’histoire universelle , cours rédigé en 1868-1869 et publié en 1905, Burckhardt, rejetant toute philosophie de l’histoire, essaie de comprendre le changement à partir de trois facteurs: l’État, la religion, la culture. Les deux premiers représentent la stabilité et la coercition; le dernier, le mouvement, la liberté, la possibilité d’une renaissance. À ses yeux, ces facteurs se conditionnent réciproquement et cette vue lui permet d’ébaucher une théorie pessimiste des conflits et des crises qui reflète son angoisse devant la montée des grands États modernes, menaçante pour tout un héritage culturel. Les Fragments , tirés de notes manuscrites rédigées entre 1865 et 1885 et publiés en 1929, témoignent d’une inquiétude qui l’amène à reconsidérer l’histoire européenne, à partir de la fin du XVe siècle.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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